Jean-Benoît a vécu à Barcelone pendant dix ans avant de retourner en France. Aujourd’hui, dix ans plus tard, il y revient. Pourquoi ? Qu’est-ce qui ramène quelqu’un à Barcelone ?
Jean-Benoît nous le raconte dans cette interview.

Nom : Jean-Benoît Kauffmann
Âge : 76 ans
Pays d’origine : France
Années vécues en Espagne : 10 (2007-2017) — retour prévu début 2027
Site web: Vivreabarcelone.com
Bonjour Jean-Benoît! Commençons par le commencement : comment deux personnes lâchent-elles leur vie en France pour aller vivre un an à Barcelone ? De quoi viviez-vous ?
Il n’y a pas eu de grand geste. Ma compagne Coco a une cousine à Barcelone, partie travailler un an à New York. Son appartement se libérait, sur la Gran Via de les Corts Catalanes, à trois cents mètres de la plaça d’Espanya en allant vers l’aéroport. Nous avions un logement pour un an. C’est aussi bête que ça.
Le reste, il a fallu le construire sur place, et c’est là qu’est la vraie réponse à votre question. Coco a trouvé un poste salarié : traductrice de l’anglais vers le français chez BudgetPlaces, une agence de voyage en ligne spécialisée dans l’hébergement économique. On croit souvent que c’était une société américaine parce que son fondateur, John Erceg, était californien. Non : c’était une entreprise barcelonaise, créée à Barcelone en 2003, siège à Barcelone, cent trente salariés de trente nationalités. Un concurrent de Booking, à sa taille. Elle avait un contrat espagnol, une paie espagnole et des collègues espagnols.
Moi, je me suis déclaré autónomo indépendant et j’ai continué à faire ce que je savais faire, des sites web. J’avais cinquante-sept ans.
Je précise tout ça parce que c’est exactement ce qui manque dans la plupart des récits d’expatriation. Ce n’était ni une retraite anticipée, ni du télétravail français déguisé, ni un pactole immobilier. C’étaient deux situations professionnelles espagnoles, avec les impôts espagnols qui vont avec. On ne s’est pas installés à Barcelone : on y a travaillé.

Et l’année est devenue dix. À quel moment avez-vous décidé de rester ?
Jamais. C’est la réponse honnête, et je sais qu’elle est décevante.
La cousine est rentrée de New York, il a fallu quitter son appartement, et nous n’avions aucune envie de rentrer en France. Alors nous avons cherché un logement à nous. Nous l’avons trouvé à cinq cents mètres de là, carrer de la Diputació, en face du parc Joan Miró. Quatrième étage.
Je dis « en face du parc » et je dois corriger aussitôt, parce que c’est le détail le plus barcelonais de toute cette histoire : notre appartement était interior. Côté cour. De nos fenêtres, on ne voyait pas le parc Joan Miró : on voyait les bureaux de Telefónica. Dix ans en face d’un parc qu’on ne voyait pas. À Barcelone, personne ne s’en étonne ; c’est même le premier arbitrage que fait un locataire, la lumière contre le bruit, et tout le monde vous dira que vous avez eu raison de prendre l’interior.
Voilà comment une année devient dix : pas par une décision, par un bail.

Qu’est-ce que vous aimiez, concrètement, durant ces dix années ?
Le dimanche, on allait chez Monsieur Pollo.
Ce n’était pas son nom, évidemment. C’était l’épicier de l’angle de la Gran Via et du carrer d’Indíbil, à deux pas de notre premier appartement, et il faisait du poulet à l’ast, à la broche. On repartait avec le poulet, des pommes de terre sautées et un jus dont je me souviens encore dix ans après, ce qui devrait vous dire quelque chose sur ce que je considère comme un souvenir important. C’était notre plaisir du dimanche. Toutes les semaines.
Il y avait aussi Sandra, notre coiffeuse, au salon Star-Be du carrer de Sant Germà, l’enseigne dit Perruqueria Estètica, Dona i Home, en catalan, dans un quartier où l’on ne parle pas que catalan. Nous nous sommes liés d’amitié. C’est une chose qu’on ne mesure pas depuis la France : en France, on ne se lie pas d’amitié avec sa coiffeuse. On y va.
Et puis il y a eu de vrais amis catalans. Alejandro et son frère Manel, avec qui Coco a monté un groupe de recitals musicaux. C’est par là que nous sommes entrés dans une ville où nous n’aurions eu, autrement, aucune raison d’entrer. On ne mesure pas ça depuis la France : on ne s’installe pas dans une ville, on y est admis, ou pas.
Le reste tient en trois choses. La plage d’El Prat avant sept heures du matin, un jour ouvrable, le chiringuito encore fermé et les chaises encore empilées : c’est le plus bel endroit de la région métropolitaine, et il est vide. La culture qu’on peut s’offrir tous les soirs de la semaine sans être riche. Et la décence ordinaire des Espagnols, cette absence de stress, cette bienveillance naturelle à un guichet, dans un escalier, dans une file d’attente, que je n’ai remarquée qu’une fois qu’elle m’a manqué.

Vous êtes repartis en 2017. Que s’est-il passé ?
Une obligation familiale en France, et l’arithmétique.
L’obligation, je n’en dirai pas plus : elle ne regarde pas Barcelone, et elle ne regarde pas vos lecteurs. L’arithmétique, en revanche, est simple, et beaucoup la reconnaîtront : on ne peut pas payer un appartement à Barcelone en vivant en France. Pas longtemps. Nous avons tenu, puis nous n’avons plus tenu.
Il nous a fallu deux ans pour nous libérer de cette obligation. Deux ans pendant lesquels la question du retour ne se posait pas, parce qu’il n’y avait rien à décider.
Et une fois libres, vous n’êtes pas revenus. Pourquoi ?
Parce que nous sommes allés en région parisienne, et que ce n’était pas la même chose pour chacun de nous.
Je suis alsacien. Quand on grandit en Alsace et qu’on aime les grandes villes, et j’ai toujours aimé les grandes villes, Paris est l’horizon naturel, celui dont on parle sans y être allé. Je n’y avais jamais vécu. Je voulais essayer.
Coco, elle, est parisienne. Pour elle ce n’était pas une découverte : c’était un retour, après dix ans d’absence. Et c’est ce qui donne du poids à ce qui suit, parce que ce n’est pas le jugement d’un provincial sur la capitale : c’est le constat de quelqu’un qui en vient.
Nous avons été déçus, et je vais être précis, parce qu’une déception vague n’intéresse personne. Ce que nous avons trouvé à Paris, c’est une ville qui devient provinciale. Le Parisien gouailleur, celui qui vous répond, qui râle en vous rendant service, qui a un avis sur votre accent, il disparaît. Il est remplacé par des gens montés de province qui viennent frapper à votre porte un samedi soir à vingt heures pour vous demander de baisser le son de votre chaîne hifi.
Vingt heures. Un samedi.
Je n’ai jamais vécu ça à Barcelone, et pas parce que les Barcelonais seraient plus tolérants au bruit, ils le sont, mais ce n’est pas le sujet. C’est qu’à Barcelone, à vingt heures un samedi, votre voisin n’est pas chez lui.

Alors vous revenez en 2027. Qu’est-ce qui vous attend ?
Je ne sais pas, et je tiens à ce que ce soit clair, parce que c’est le piège de ce genre d’entretien.
Je suis retourné à Barcelone trois fois depuis 2017 : en octobre 2018, en décembre 2022 et en décembre 2024, pour voir les proches de Coco. Tout ce que je peux affirmer au présent s’arrête à décembre 2024. Au-delà, je n’en sais pas plus que vous.
Ce que j’ai vu, en revanche, tient en trois lieux.
Le premier : le bar Marsella. En 2013, les propriétaires de l’immeuble voulaient le vendre vide de ses locataires à un investisseur étranger, probablement pour en faire des appartements touristiques. Le bar, ouvert en 1820, allait être fermé. La mairie a exercé son droit de préemption et acheté l’immeuble entier : 1,1 million d’euros. En avril 2024, elle a prorogé de cinq ans le bail de José Lamiel, troisième génération de la même famille pour 927 euros par mois.
Autrement dit, le sauvetage a marché. Les murs sont publics, la famille est en place, le loyer est protégé, le comptoir de marbre de 1820 est toujours là, et le rituel de l’absinthe se perpétue exactement comme avant.
Et pourtant, en décembre 2024, ce n’était plus la même ambiance. La clientèle a nettement rajeuni et s’est internationalisée. Il ne s’est rien passé de méchant : en 2023, Rosalía et Rauw Alejandro y ont tourné le clip de Vampiros, et le monde entier a découvert le plus vieux bar de Barcelone.
C’est ce que je voulais raconter, et je m’étais trompé de coupable. Ce n’est pas une histoire de loyers, ni une histoire de municipalité impuissante. C’est une ville qui dépense un million d’euros, qui réussit tout ce qu’elle avait promis de réussir, et qui découvre que sauver un lieu ne garantit pas de garder ceux qui y venaient. Personne n’a été chassé. Ils sont simplement moins nombreux, dans un bar devenu célèbre.
Le deuxième : Els Encants. Et là, je dois faire un aveu, parce que je m’apprêtais à vous raconter quelque chose que je n’ai pas vu.
Le marché aux puces de Barcelone, la Fira de Bellcaire, l’une des plus anciennes d’Europe, occupait depuis 1928 quinze mille mètres carrés à ciel ouvert, carrer Dos de Maig. Le 25 septembre 2013, il a déménagé de l’autre côté de la place de les Glòries, dans un bâtiment de cinquante-sept millions d’euros à la couverture de miroirs dorés, primé, spectaculaire, qu’on voit de très loin.
Je n’y suis jamais retourné depuis. J’ai connu l’ancien, pas le nouveau.
Ce que je sais est donc documenté, pas vécu. L’enchère à la criée des Encants était unique en Europe. Le señor Ramon la menait les lundis, mercredis et vendredis à partir de sept heures du matin, et en duros, une unité de compte qui avait survécu à la peseta. Aujourd’hui elle a un nouveau maître d’enchères, elle commence à huit heures, elle se termine à neuf heures et demie, elle se tient en euros, et il y a quarante emplacements d’enchère au lieu de cinquante et un. Le señor Ramon a été mis à la retraite d’office ; sa dernière criée, un vendredi de septembre 2013, s’est faite en larmes.
Les vendeurs à la couverture — ceux qui étalaient leurs objets à même le sol, au milieu de l’enceinte, sans emplacement fixe — n’ont pour la plupart pas pu payer l’investissement qu’exigeait une place dans le nouveau bâtiment.

Et le bâtiment lui-même est un parcours linéaire sur trois plateaux inclinés. On ne peut plus s’y perdre.
Dix ans après, les commerçants disent avoir gagné de la place, des horaires et de la dignité, et avoir perdu « une certaine bohème ». Une vendeuse installée là depuis toujours le formule mieux que moi : « On a des acheteurs qui viennent parce qu’ils nous connaissent, mais qui nous avouent que Els Encants n’est plus ce que c’était. Ils viennent, ils garent la voiture au parking, ils achètent et ils repartent. »
Voilà pourquoi je tenais à cet exemple, et pourquoi il n’a rien à voir avec les loyers qui montent. Personne n’a été chassé par le marché. La ville a construit à ses marchands un bâtiment primé, ils y sont tous entrés, le marché fonctionne toujours et les enchères continuent. Le sauvetage a réussi, et quelque chose est mort quand même. C’est le contraire du récit habituel, et je n’ai vu ça nulle part ailleurs.
Ce que je ne peux pas vous dire, c’est ce qu’on ressent en y entrant aujourd’hui. C’est ce que j’appréhende le plus de mon retour.
Le troisième: Monsieur Pollo n’est plus là.
Il a pris sa retraite, tout simplement. Le local a changé d’affectation : à l’angle de la Gran Via et du carrer d’Indíbil, on trouve aujourd’hui El Rincón de Vaz-Yiyi.
Il n’y a eu ni bataille, ni pétition, ni article dans La Vanguardia. Personne n’a été chassé, aucun investisseur n’est en cause, et je serais malvenu de reprocher à un homme d’avoir cessé de travailler. C’est pourtant, de très loin, ce qui me manque le plus, et je mesure ce que ça a de dérisoire à côté d’un bar bicentenaire et d’un marché du XIVᵉ siècle.
Je remarque au passage que mes trois lieux racontent trois retraites. Le señor Ramon, mis à la retraite d’office par un règlement municipal. Monsieur Pollo, parti le jour où il l’a décidé. Et José Lamiel, qui tient toujours son comptoir à la troisième génération parce que la ville a acheté les murs. On parle beaucoup de loyers et de touristes ; on parle rarement du fait qu’une ville change surtout quand ceux qui la tenaient s’arrêtent.
Le salon de Sandra, lui, est toujours debout. Même enseigne, même vitrine, même carrer de Sant Germà. Tenu par quelqu’un d’autre.
Je crois que c’est l’image la plus juste de ces dix ans : les enseignes tiennent mieux que les gens.
Et malgré tout, vous revenez. Pourquoi Jean-Benoit ?
Oui, et pas parce que Barcelone serait devenue meilleure. Elle ne l’est pas nécessairement, et je ne vais pas vous la vendre.
Je reviens parce que j’ai comparé. Ce n’est pas donné à tout le monde : j’ai vécu dix ans dans une grande ville du sud, puis plusieurs années dans la plus grande ville de mon pays, et je peux mettre les deux côte à côte sans rien romancer. Le voisin qui frappe à vingt heures un samedi d’un côté. La bienveillance, la culture à portée de toutes les bourses et la plage vide à sept heures du matin de l’autre.
Et je reviens en sachant ce que je vais y perdre. Le poulet du dimanche a déjà disparu, l’enchère aux duros aussi, et l’absinthe se boit désormais devant des gens qui ont vu le clip de Rosalía. Je ne reviens pas chercher 2007. Je reviens dans une ville qui a continué d’évoluer sans moi, ce qui est, après tout, le contraire d’un deuil.
Jean-Benoît Kauffmann tient vivreabarcelone.com depuis 2009. Il retourne vivre à Barcelone début 2027.
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